Twitter en politique : efficace ou dangereux ?

Plusieurs médias, dont Ipsos ou La Tribune, s’en sont fait l’écho ces dernières semaines : le fait d’être à la fois une personnalité politique connue et d’être présent sur Twitter n’est pas toujours très valorisant, Cécile Duflot ou Christine Boutin en font régulièrement les frais. Mais est-ce une fatalité ? Twitter, qui reste un outil de communication incomparable pour les entreprises, est-il voué à décevoir les politiques ?

Twitter, un baromètre démocratique ?

Il fut un temps, certes lointain, où l’exercice du pouvoir allait de pair avec une certaine humilité consensuelle : le général romain défilant dans Rome avait constamment derrière lui, sur son char, un esclave qui lui murmurait à l’oreille durant toute la durée du Triomphe : « Hominem te esse« , ou autrement dit « Toi aussi, tu n’es qu’un homme« . Quelques siècles plus tard, le Pape nouvellement désigné voyait pour sa part un moine brûler par trois fois devant lui une mèche d’étoupe, en prononçant à chaque fois ces mots : « Sic transit gloria mundi« , c’est à dire « Ainsi passe la gloire du monde« . 

D’autres civilisations ont mis en place d’autres gardes-fous pour éviter aux hommes exerçants le pouvoir de perdre contact avec la réalité : c’est ainsi que sont apparus les bouffons, ou fous du roi, qui d’Attila à François Ier avaient pour rôle de singer ou parodier les plus hautes autorités en exercice – souvent devant elles.

Paradoxalement, c’est l’exercice républicain qui préserva le mieux ses gouvernants de la réalité du terrain : évoluant depuis leurs ministères jusqu’aux plateaux de télévision, tout en concédant de temps en temps une visite en province organisée au millimètre et au commentaire près, nos ministres ne rendaient compte au peuple que sporadiquement, lors d’élections qui ne les concernaient souvent jamais directement et aux soirs desquelles ils clamaient dans un chœur presque touchant avoir « entendu la voix du peuple« .

Twitter, pour certains d’entre eux, a changé cela. Aujourd’hui, la voix du peuple n’est plus une notion vague, vaporeuse, confuse, à qui l’on peut faire dire tout et son contraire. Le peuple acquiert un visage, parfois un nom, trop souvent un pseudonyme. Le peuple parle avec ses mots et donne son avis, parfois impoli, irrévérencieux, grossier. Le peuple est aussi ainsi, et beaucoup de politiques l’oubliaient, entre deux campagnes électorales.

En ceci, Twitter est-il un progrès ? Il est en tout cas un principe de réalité : les ministres qui veulent profiter de l’efficacité (évidente) de Twitter en termes de communication politique doivent l’intégrer dans leur façon de s’en servir, et se préserver des risques liés à cet usage.

Tweeter, c’est donner avant de recevoir

Le premier écueil, c’est celui de la ligne éditoriale. Twitter est avant tout un média, mais c’est aussi pour les personnalités politiques une extension de leur image publique. Cela signifie que chaque mot publié influera sur la perception qu’auront ses lecteurs de son auteur. Or la plupart des femmes et hommes politiques font l’économie d’une ligne éditoriale, déjà parce que Twitter est encore perçu par certains d’entre eux comme un média ludique, et qu’on ne travaille pas sur du ludique, mais aussi par paresse narcissique, quand ils décident que leur ligne éditoriale se réduit à leur actualité.

Ceux-ci sont l’écrasante majorité : qu’ils tweetent en personne ou non, leur timeline se limite à l’annonce de leurs passages télé, de leur interviews papier ou de leurs déplacements, voire à un live-tweet durant un discours. Ce faisant, ils sous-estiment à la fois Twitter, leurs followers et leur engagement politique, dont la raison d’être semble soudain se limiter à leur auguste personne.

Or Twitter ne fonctionne pas ainsi. Tweeter, c’est livrer à ses followers une information qui les intéresse eux. C’est un acte de générosité intellectuelle, au minimum. Certes, cette générosité est intéressée, parce qu’en tweetant vous espérez que vos followers vont vous récompenser en vous retweetant, ou en interagissant avec vous. Mais les choses arrivent dans ce sens : vous donnez une information de qualité, et éventuellement vous recevez une reconnaissance en retour. Twitter n’est pas le miroir de la belle-mère de Blanche-Neige, à qui vous demandez régulièrement si vous êtes le plus beau, ou la plus belle, du royaume.

Twitter : le manuel pour les personnalités politiques

Voici pour conclure quelques conseils à destination des hommes et femmes politiques. Chaque cas est bien entendu particulier, mais ces recommandations peuvent permettre au plus grand nombre de se déterminer par rapport à elles.

  1. Formez-vous sérieusement à Twitter avant de vous lancer. Vos tweets seront épluchés dès votre première publication.
  2. Relisez-vous systématiquement : les fautes d’orthographe ou de syntaxe sont au tweet ce que le bout de salade coincé entre les incisives est au rendez-vous amoureux.
  3. Choisissez au préalable une ligne éditoriale en phase avec votre image publique. Décidez du type d’interactions que vous accepterez, et tenez vous-y.
  4. Tweetez en personne, et quand ce n’est pas le cas, avertissez vos followers.
  5. Ne lancez ni ne nourrissez aucune polémique sur Twitter : n’allumez pas un feu que vous ne pouvez éteindre.
  6. Mettez en avant vos engagements, et donnez-leur une portée concrète, humaine, y compris en interagissant avec d’autres comptes concernés, ou en publiant des photos ou vidéos.
  7. Si vous êtes attaqués trop régulièrement, n’hésitez pas à bloquer vos interlocuteurs trop agressifs : Twitter n’est ni un ring ni un club SM. Et si vous avez besoin d’aide pour ce faire, demandez à un collaborateur de le faire pour vous.
  8. Vous êtes une personnalité publique : n’hésitez pas à parler de votre cheminement, mais ne limitez pas votre usage de Twitter à cela. Suite à vos actualités annoncées, évoquez ensuite sobrement la façon dont vous les avez vécues, les rencontres que vous y avez faites et mettez-les à l’honneur. Parlez des surprises rencontrées, bonnes ou mauvaises.

Finalement, Twitter tient à la fois de la loupe et de la longue-vue : les 140 caractères d’un tweet permettent de rapprocher des êtres que rien ne prédisposaient à la rencontre, fût-elle virtuelle ; mais ils en révèlent également beaucoup sur leur auteur, quitte à grossir les aspérités de sa personnalité.

Il n’empêche, grâce à Twitter nos représentants politiques possèdent désormais l’outil rêvé pour nous prouver au quotidien que l’engagement politique n’est pas une illusion d’optique.

le cercle les echosArticle publié dans Le Cercle Les Echos.

Stéphane Ozil (100 Posts)

Co-fondateur d’Ozil Conseil, j'accompagne les structures professionnelles sur les médias sociaux. Directeur-conseil, conférencier et formateur, je publie régulièrement mes articles dans Le Cercle Les Echos ou Le Journal du Net. Je suis très attentif à l’actualité économique et aux problématiques d'innovation, particulièrement sur mon territoire d’implantation. Je suis docteur en langue et littérature françaises.


Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>